3 juillet 2022

Des livres à emporter sur une île déserte

Par Zoé Gilles

Un choix difficile. Mais tout compte fait, c’est ceux-là qui m’accompagneraient.

(07/2021 : choix inchangé en 07/2022).

Les Lettres à un jeune poète de Rainer-Maria Rilke, au nombre de dix, sont un « guide spirituel » pour tout auteur en herbe, poète ou non même si toute Littérature est poésie. Ces lettres ont été adressées par Rilke de 1903 à 1908 à Franz Xaver Kappus, un jeune homme lui demandant s’il devait consacrer sa vie à la poésie. En 1929, Franz Kappus a généreusement publié les réponses de Rilke dans lesquelles celui-ci revient inlassablement sur les questions essentielles qui se posent au poète, au créateur. Il insiste avec passion sur la nécessaire solitude du créateur, celle qui permet de voir clairement le monde. Mais l’auteur doit répondre au préalable avec sincérité à la question primordiale :

« Suis-je vraiment contraint d’écrire ? »

Ces lettres sont à la fois un moyen d’accès privilégié à l’univers de Rilke et un manuel de la vie créatrice de portée universelle. Rilke y décrit avec la concision fulgurante qui lui est propre des règles de comportement, d’écriture et d’exercice littéraire, hautement recommandables, sans décréter pour autant les établir soulignant précisément qu’il n’y a qu’une école : celle de la Vie.

Au vrai, cet essai sur la vie créatrice que sont ces Lettres a une couleur d’évangile. Rilke semble même avoir voulu ramasser dans une façon de parabole tout l’essentiel de son message. La peur en est le centre. Rilke, pour préparer son disciple à ces proportions terrifiantes que prend la solitude chez le créateur, à ce brusque transport de son monde temporel dans celui de la création, à la fuite de ses horizons familiers, à la perte de ses repères, de ses appuis, lui propose l’image de « l’homme sur la montagne ». Bernard Grasset

Tout compte fait de Jacques Languirand. De ses œuvres, je ne connais que cet ouvrage qui m’a merveilleusement marquée sur la forme et le fond. Hormis quelques séparations d’une ligne entre certains passages, le texte défile… sans coupures ni coutures artificielles : l’histoire de cet « Eugène » se débobine comme une pelote. Un livre prenant qu’on peine à refermer pour lequel je n’ai rien à ajouter à la 4ᵉ de couverture des Éditions Denoël :

Il la suit. Qui est-elle ? Il sait à peine son nom : Marie quelque chose. Mais pour lui, elle est le symbole d’une rupture avec cette médiocrité qui l’étrangle. Inlassablement dans cette ville où sévit le rude hiver canadien, il la suit, cependant qu’il effectue, au cœur de lui-même, un parcours autrement cruel. Sa vie, la voici par morceaux, par lambeaux, sous un éclairage impitoyable. Sans concession d’aucune sorte, il va refaire, jusqu’à l’épuisement, les étapes franchies.
Un récit ? Non, un étrange et passionnant procès, où l’accusé s’offre le luxe d’usurper le rôle de l’avocat général. Pas d’emphase. Mais tout ce qu’il dit nous concerne. Avec une lucidité implacable et dans un style d’une étonnante sobriété, il met à nu quelques-uns des problèmes angoissants qui se posent à l’homme d’aujourd’hui. Éditions Denoël.

L’utilité de l’inutile de Nuccio Ordine. Un succès éditorial en Italie, en Espagne, en Grèce et au Brésil (pas en France !).

Il n’est pas vrai – pas même en temps de crise – que seul ce qui est source de profit soit utile. Il existe dans les démocraties marchandes des savoirs réputés « inutiles » qui se révèlent en réalité d’une extraordinaire utilité. Dans cet ardent pamphlet, Nuccio Ordine attire notre attention sur l’utilité de l’inutile et sur l’inutilité de l’utile. À travers les réflexions de grands philosophes (Platon, Aristote, Tchouang-tseu, Pic de la Mirandole, Montaigne, Bruno, Kant, Tocqueville, Newman, Heidegger) et de grands écrivains (Ovide, Dante, Pétrarque, Boccace, L’Arioste, Cervantès, Lessing, Dickens, Okatura Kakuzô, García Márquez, Ionesco, Calvino), Nuccio Ordine montre comment l’obsession de posséder et le culte de l’utilité finissent par dessécher l’esprit, en mettant en péril les écoles et les universités, l’art et la créativité, ainsi que certaines valeurs fondamentales telles que la dignitas hominis, l’amour et la vérité. Dans son remarquable essai traduit pour la première fois en français, Abraham Flexner souligne que les sciences, elles aussi, nous enseignent l’utilité de l’inutile. Ainsi, s’il élimine la gratuité et l’inutile, s’il supprime les luxes jugés superflus, l’homo sapiens aura bien du mal à rendre l’humanité plus humaine.

Je et Tu de Martin Buber. Limpide, clair et précis, écrit en langage « naturel », ce texte publié en 1923 et préfacé par Gaston Bachelard est pour ma part le plus bel écrit que j’ai lu pour parfaire la compréhension de ce « Je » étranger à nous-mêmes, tant qu’on ne l’a pas « élucidé » selon le mot de la philosophe Simone Weil.

La préface de Gaston Bachelard est tout aussi enrichissante :

Il faut avoir rencontré Martin Buber pour comprendre, dans le temps d’un regard, la philosophie de la rencontre, cette synthèse de l’événement et de l’éternité. Alors on sait, d’un seul coup, que les convictions sont des flammes et que la sympathie est la connaissance directe des Personnes. Un être existe par le Monde, qui vous est inconnu et, soudain, en une seule rencontre, avant de le connaître, vous le reconnaissez. (…)

Dès le début du livre, au niveau même du langage, Martin Buber nous montre les deux sources de la parole qui sont, bien entendu, les deux sources de la pensée : les choses, d’une part, les personnes d’autre part, le cela et le tu. Le cela de la troisième personne ne peut venir qu’après le je et le tu des deux premières personnes. Que m’importent les fleurs et les arbres, et le feu et la pierre, si je suis sans amour et sans foyer ! Il faut être deux pour comprendre un ciel bleu, pour nommer une aurore ! Les choses infinies comme le ciel, la forêt et la lumière ne trouvent leur nom que dans un cœur aimant. Et le souffle des plaines, dans sa douceur et dans sa palpitation, est d’abord l’écho d’un soupir attendri. Ainsi l’âme humaine, riche d’un amour élu, anime les grandes choses avant les petites. Elle tutoie l’univers dès qu’elle a senti l’ivresse humaine du tu. (…)

Égoïsme ou romantisme souffrent des mêmes monologues. En vain on prétendra se placer au centre des choses, surprendre l’état d’âme d’un paysage, il manquera à cet animisme une confirmation que, seule, la compagnie d’un tu peut apporter. Et c’est ici qu’intervient la catégorie bubérienne la plus précieuse : la réciprocité. Cette réciprocité, on ne la trouve jamais clairement sur l’axe du je-cela. Elle n’apparaît vraiment que sur l’axe où oscille, où vibre, le je-tu. Alors, oui, l’être rencontré se soucie de moi comme je me soucie de lui ; il espère en moi comme j’espère en lui. Je le crée en tant que personne dans le temps même où il me crée en tant que personne. (…) Gaston Bachelard.

Ma citation préférée extraite de ce Je et Tu…

Voici toute la matière ignée de ma volonté, emportée par une prodigieuse ondulation, tout mon possible tourbillonnant comme un monde en gestation, comme une masse enchevêtrée et indissoluble, les regards séducteurs des virtualités flamboyant de toutes parts, le Tout présent comme une tentation, et le Je né en un éclair, les deux mains plongées dans la fournaise, la fouillant pour y chercher ce qui s’y cache et qui le cherche : son acte ; il le saisit enfin ! Martin Buber.