27 mars 2022

Ma mère toute bue de Valéry Meynadier

Par Zoé Gilles

Les cafards bipèdes de nos existences…

Beaucoup d’auteurs dépeignent les sensations intimes à travers un filtre, celui du supportable, celui choisi pour tenter de dire l’inexprimable. Valéry Meynadier, par une plume d’une puissance hors pair, finement aiguisée, a choisi de dire sans adoucisseur. Autant vous révéler que l’on ne ressort pas de cette « Mère toute bue » sans être apostrophé comme on a pu l’être par l’Insoutenable légèreté de l’être de Kundera.

Ici pas de méchanceté comme dans la Vipère au poing de Bazin, seulement la frivolité, la légèreté, la lâcheté, l’insouciance de l’être et autres faiblesses.

Le récit retrace au présent le vécu intimiste d’une jeune adolescente (révolte, désespoir, colères) des alentours de ses 10 ans jusqu’à ses 17 révolus, qui subit l’alcoolisme « doucereux » d’une mère. Trop noire, trop douloureuse, trop incompréhensible pour être dite, cette souffrance est parfois supportée et tue jusqu’à la nausée salvatrice.

Je me tords les lèvres, et les mains et le visage, j’aimerais m’essorer la mémoire comme une serpillière. 

Ah ! Que n’es-tu tout, n’importe quoi, plutôt que toi.

J’ai peur de ma mère comme du haut d’une tour. Peur qu’elle ne me fasse tomber dans une chute irréversible. J’ai déjà commencé de tomber.

La dureté de la vie me fait instantanément songer à deux sortes de détresse humaine. Visible et moins visible. La visible : la misère dans les conditions matérielles, la bête souffre dans son corps, elle a faim, froid, ne vit plus, mais il lui reste (parfois) l’amour. Si ses souffrances – faits de la société civile – sont bien évidemment inacceptables, des remèdes sont à portée de main pour les annihiler, puis-je dire sans cynisme. Mais elles ne sont qu’une réalité de la misère humaine parmi d’autres. D’autres souffrances, moins souvent mises à nu, dévastations moins visibles du domaine de l’intime, du « moi » que l’on tente de protéger, atteignent en plein coeur, causées par cette même nature humaine si ravageuse. N’y a-t-il pas plus grande misère humaine que l’estampille d’un sceau lugubre sur une jeune vie et son potentiel ? De provoquer, à l’âge de l’innocence, de sa construction, une fêlure parfois incolmatable ? Ces blessures se fichent totalement du milieu social. On peut repêcher chez les bien-pensants les plus grosses exceptions aux vertus naturelles. Elles font froid. Elles font saigner les larmes.

Et par les temps qui courent, je dois ajouter au tableau noir des ravages de la misère humaine la détresse des êtres en état de guerre…

Sur le même sujet, voir Une fêlure d’Emmanuel Régniez.