Chant sidéral

« Tout pouvoir, en un mot, périt par l’indulgence » Voltaire

Que feriez-vous
vous retrouvant seul sur la planète ?

Conte futuriste en cours

Personnages : avatars de Nuccio Ordine (Toa),

Alexander Grothendieck, Edgar Morin, Etienne Klein… Rien que cela !

Et ma Moa, cocasse et légèrement piquante !

Cyborg

CHANT SIDERAL – PROLOGUE & CHAP./PARTIE I
©2024, Zoé Gilles

« Sans l’élixir, on ne va pas faire long feu… On s’y met ?

— Là, maintenant ? Je n’ai pas vraiment d’idées…

— On en trouvera ! Déjà orienter le récit. Fin heureuse, dramatique ou en queue de poisson ?

— Queue de poisson !

Oh, non ! C’est détestable, Toa. Oh… Tu as entendu ?

— Quoi donc ?

— La voix.

— Que disait-elle ?

— Je n’ai rien compris !

— Tu rêves…

— Peu importe. Alors… heureuse ou dramatique ?

— On verra !

Moa rit.

— Oki ! Alors tu commences ?

Ok, cantiamo, perché dobbiamo farlo! Enfin espérons que nos paroles seront captées par d’autres êtres ayant de pareilles oreilles que nous ! que nos mots seront à la hauteur de ce que nous avons à dire ! Et, encore, qu’il en sera fait bien meilleur usage que par nos alter ego !!! Quindi, sì, diamoci da fare! »

I – « ÇA »

L’Inouï.

7 janvier 2060 (calendrier grégorien) ou J7 an 27 (calendrier onien).

S’adresser à un inconnu du Cosmos, n’est pas une situation ordinaire. Je suis un vieux philosophe nonagénaire, atypique, né en Italie dans l’Empire Europe sur la planète Terre en 1970, n’ayant pas pour habitude de raconter des histoires même si chaque acte de la vie en compose un début.

Je vous parle du futur. Celui qui aurait pu être le vôtre comme il fut le mien.

Longtemps, j’ai tout consigné dans un journal intime. Il va sans dire qu’il m’a fallu un certain temps pour retrouver la catharsis des mots… Après le Ça – nous n’avons trouvé que ce terme pudique pour nommer l’Inouï, l’Impensable, l’Inénarrable survenu !!! : un bunker s’était dressé entre eux et moi. Mes premiers textes étaient une pelote de fils décousus. Mais depuis, vingt-sept années d’étrangeté durant lesquelles tout fut mémorisé dans le moindre détail, parfaitement gravé dans ma boîte noire, se sont écoulées.

Aujourd’hui, seuls mes rêves extravaguent encore sournoisement.

Pour éviter cela, je vais suivre une trame linéaire déroulant de l’alpha à l’oméga ce que nous n’avons pas entièrement vécu comme un conte. Le récit de nos aventures homériques, que je vais chanter n’ayant plus que ma voix comme outil de communication, pourra paraître chimérique à un être rationnel du Cosmos, entendu pourvu de raison comme aurait dû l’être le Terrien dit aussi l’Humain, habitant du globe terrestre durant des milliards d’années. Il vient, en effet un temps dans l’itinéraire d’une vie où, parfois, des événements extraordinaires se produisent… Actuellement ma compagne et moi, derniers membres d’un groupe de six sachants que nous formions avant l’implosion de Terre-On, sommes assis sur du sable vert, face à l’océan rubis de cette dimension inconnue où nous venons d’atterrir après vingt-sept ans de survie sur On. À la date mémorable du 30 janvier 2033, d’un instant à l’autre, nos vies d’humains s’achèvent…

Dans l’après-midi de ce jour, mon monde s’écroule !

À ce moment, je ne vois plus rien. Tout est dissipé sous une épaisse fumée. Ma tête est un chaos où les hurlements du crissement de la ferraille, des éclats de verre et les craquements de corps déchiquetés s’enfoncent comme des clous. Des milliers de décibels m’estourbissent.

Je m’évanouis…

À mon réveil, c’est à nouveau l’horreur. Je crois avoir rêvé. Une bombe ? C’est la seule chose qui vient à mon intelligence : je suis dans un bourbier sans nom !

Passé le temps de la stupeur, je dois faire face à l’évidence. La réalité est un cauchemar. Tout autour, mes prunelles enregistrent l’image de milliards d’astres. Milliards de segments épars multitaille. Barres de la lettre H. H d’homo ! Fragments éthérés de corps humains, corps adultes et ceux de leurs petits, démembrés, décapités, puis furieusement emportés, envoyés valser dans l’orbe convulsée de Gaïa, autre nom, mythologique, de la planète.

Je défaille à nouveau.

Combien de temps resté-je évanoui ? Sorti de ce second étourdissement, ma précédente vision, non onirique, flotte derrière mes paupières. Les maintenant fermées je respire profondément. Mes poumons recrachent aussi sec une fumée âcre tandis que mes yeux dilatés filment la même monstruosité ! Cette fois dans le silence d’un vide sidéral…

Aux alentours je n’entends plus rien. Pas un pleur ! Pas un gémissement. Pas un cri. Pas un souffle. Rien. Nul signe de vie !

Suis-je mort ? Ou sourd, resté seul au monde ?

Un ange noir me ferme les yeux.

Mais les dieux sont parfois miséricordieux…

Les tout-premiers jours.

Dans l’abri où nous sommes recueillis après l’ultime horreur terrestre, une ombre se penche sur moi tandis qu’une voix croassante me secoue vivement l’épaule.

« Toua, ton nom ? »

Surpris par le tutoiement, je répète tout à trac. Toi ?

« Toua ! Oui, Toua ! » confirme la voix.

J’avais bien ressenti une présence. Couché sur le dos, j’avais voulu me retourner. Mon corps endolori ne m’avait pas suivi. Parvenant à tourner le cou, mon regard tombe sur un étrange scaphandrier suspendu au-dessus de moi.

Non, non, je ne rêve pas, le rugissement provient bien de ce crapaud tombé du ciel ! Tout éberlué, je saisis alors le premier fil d’idée qui émerge.

Non ! TO-A ! Oui, oui, je m’appelle TO-A !

« TO-A, comment ? »

Toujours hébété, je jette un œil autour de l’amphibien causant. Le lieu qui m’entoure m’est totalement inconnu. À côté de moi, sur un épais matelas, il y a une femme, mais tout ce que je sais est que j’ai mal. Très mal. Mon corps entier me fait mal. Un mot infâme, banni de mon langage !

J’ai froid aussi. Très froid. Je suis quasi nu et rêvais du paradis.

Je parviens à répondre. Je ne sais plus !

Le crapaud m’ordonne de me lever et de rejoindre un groupe d’hommes « Là-bas ! » Son doigt désigne un des murs de ce lieu inconnu. À grand-peine je m’exécute. Je rejoins des individus mâles affalés. Une trentaine. Nus ou quasi nus comme moi sous mes lambeaux de vêtements. Tandis que je scrute ces visages inconnus, la voix et le doigt du curieux spécimen peu aimable continuent de réveiller les endormis. Je vois passer ma voisine du grand matelas. « Ton nom ?interroge la voix.

– Marie répond le corps.

– Va t’asseoir là, Marie. »

Le doigt pointe le mur opposé à celui me soutenant.

J’observe – première réflexion consciente qui vient à mon cerveau – que pour la femme, soit l’énergumène a été pris d’un sursaut de pitié, soit le nom de famille est sans importance. Cela me rassure. Ça ne peut qu’augurer que je loge toujours sur Terre. Puis, peu à peu, je reprends tous mes esprits.

Ce lieu semble être un refuge. Un abri nucléaire ? Je ne vois ni fenêtres ni portes apparentes. Un instant, je songe aux abris « pour le futur ». Leur construction avait été décidée quelques mois plus tôt sur chacun des sept continents-empires nouvellement créés. Je teste ma mémoire. Leurs noms me reviennent. Afrique, Asie, Antarctique, Europe le plus petit, Océanie et les deux Amériques Nord & Ibérique.

Cette remémoration me fatigue.

J’abandonne toute réflexion et me contente de suivre des yeux l’étrange ballet qui s’anime sous mon regard. D’autres têtes étrangères viennent grossir les deux groupes. Je ne compte qu’une dizaine de femmes. Toutes adultes. Je regarde ces visages étrangers dans une sorte d’absence quand soudain je ressens une étrange angoisse. Puis je me souviens brutalement.

J’étais avec Alex ! Où est-il ?

Je nous revois sillonnant la croûte terrestre sous un ciel gris anthracite, rempli de l’ombre de monstres noirs. Les corps ensanglantés, nous marchons l’un derrière l’autre, éclairés sporadiquement par les crachats d’un Ouranos rageur. Nous progressons lentement. De tas de poudre en tas de poudre, titubant dans un bourbier gris recouvert d’une fine poussière vaguement rouge et, à chaque emplacement de ce qui avait dû être un lieu de Recherche, nous forons inlassablement. Nous retournons les décombres en tous sens, remuant de nos mains nues chaque talus, d’immenses monceaux de fer, de verre, de terre et de chair cendrée aux effluves nauséabonds. Quand nous croisons un premier congénère, hirsute, nous lui disons que nous sommes à la recherche de collègues disparus.

« De quoi parles-tu étranger ? »

Sa réponse nous ravive les méninges… Alors la raison épisodiquement calmée s’emballe à intervalles de plus en plus courts. À cet endroit de mon cauchemar, je ne sais si je rêve ou non. Mon ami Alex brandit sa canne volatilisée jusqu’aux cieux et, battant férocement le vide de son extrémité, il s’adresse aux dieux :

« Tiens, Yahvé ! Tiens, Doux Jésus ! Tiens, Allah Akbar ! Monothéistes de merde ! »

Étrange mémoire humaine. À qui ce vieil homme clame-t-il si fort sa douleur ? Il n’y a plus âme qui vive autour. Ni rat ni vautour. Ni fée ni flore. Plus aucuns atours.

Nous continuons cependant d’avancer. Vers où ? « Là-bas » nous confortons-nous à tour de rôle. Là-bas, nous nous préparons à ce que la vie soit meilleure. La mémoire y sera précieusement protégée pour n’être transmise qu’aux sages parmi les plus sages.

Une hallucination… Le monde n’a jamais été qu’une mascarade. Fantasmagorie de chaque instant.

Notre périple onirique s’achève dans le souvenir imprimé au marteau d’une image. Nos forces affaiblies, sans aucun vivre ni secours, nous nous terrons asphyxiés dans l’obscurité ambiante saturée d’atomes… Lovés dans les bras de nos affres.

Après, c’est l’écran noir…

Généralement, pas longtemps. D’autres cauchemars récurrents débutent…

Dans un autre souvenir onirique, je revis le moment de mes retrouvailles avec Alex. Alors que, l’esprit absent, je suis dans l’abri le ballet macabre des rescapés, je reçois un sacré coup au ventre ! Mes yeux crient grand ouverts ! Alex n’aurait pas été sauvé ? Serait-il mort ? Je prends conscience que plus des trois quarts des personnes sur la centaine que je suppute rassemblées dans ce lieu ont défilé et je n’ai reconnu aucun trait ni même la moindre posture familière.

Les questions broient mon cerveau.

Qu’a-t-il pu se passer ? Nous nous serions séparés ?

Puis ça disjoncte… Plus de son, plus de mots, je n’ai que l’image. Mes rétines me dessinent un O. Je le vois muer en 8, étranglé en son centre par une main. Esquissé à l’encre sympathique, chacune de mes larmes, perles d’écume incandescente, me précisent fidèlement les détails. La main est humaine. Les phalanges velues. Celles d’un fauve.

Il n’y a que l’homme pour être responsable d’un tel cataclysme !

Inconsciemment, je crache le morceau…

L’effet est radical. Salvateur. Je me calme. Et comme si l’assagissement m’aurait éclairci la vue, j’aperçois une silhouette. Mon cœur prend le relais de la colère. Il bat la chamade. Non, non ! Je ne peux pas rêver, ce squelette fracassé, c’est bien mon compagnon de l’horreur !

Ensuite… blanc complet.

Mais un miracle peut en cacher un autre…

D’autres fois, le même rêve démarre encore plus loin, au moment où Alex et moi attendons notre évacuation à l’air libre. Nous nous tenons côte à côte dans une longue file de rescapés alignés à la queue-leu-leu. Alex caquette : « Toua. Toua. Toua… Oh, Tô-A, Tô-A ! Regarde ! »

Je tourne les yeux dans la direction pointée et reconnaît, échappant de peu à l’AVC, ma plus ancienne relation amicale et professionnelle : Edgar, notre ultime sociophilosophe de valeur ! Octogénaire comme Alex et tous deux amis de longue date (ça remontait à la Libération de 44 !), Edgar m’avait présenté celui surnommé le Génie des maths du XXIe siècle.

Vraisemblablement, il demeurera la plus grosse tête que la planète aura connue. Mais, je vais trop vite : le cordon n’est pas encore coupé !

Cerise sur le gâteau, de trois amis universitaires qui se retrouvent, nous passons à cinq ! Tandis qu’Alex, Edgar et moi scrutons scrupuleusement l’enfilade des têtes, je suis à peu près certain de reconnaître le physicien-philosophe des sciences Étienne K. ! Sans être une relation proche qui ne le connaissait pas au moins de nom ? Pour Alex et Edgar, son nom reste tout bonnement associé au Boson de Higgs. Une énorme découverte, possible clef de voûte de la structure fondamentale de la matière, qui contribua à avancer dans l’explication du Tout.

Le cinquième du quintette que nous formons sur-le-champ est Aurel, le plus vigoureux d’entre nous. Jeune professeur en cosmologie tout juste âgé d’une trentaine d’années, Aurel semble terrifié. Nous l’étions tous… Tout le monde examine l’autre discrètement. Lesquels sont le plus mal en point. Les plus âgés ? Les plus jeunes ? Le délabrement est à égalité et général. Chaque résident de ce lieu est un triste cadavre ambulant.

À partir de ce moment, tous les cinq nous ne nous quittons plus. Nous conjuguons nos souvenirs conscients et inconscients, abordant rarement l’Incroyable. En partie par pudeur. En partie parce qu’il fait partie de nos salutaires trous de mémoire… Mais à compter de la sortie de l’abri, nos réminiscences sont en tous points identiques.

Parvenus à l’extérieur, l’émotion nous prend d’assaut : un cri d’orfraie proche du premier trauma du nouveau-né et aussi puissant que celui du vent qui siffle à nos oreilles sort de nos bouches !

« Une burqa céleste ! »

Érèbe nous accueille… Un brouillard opaque, grisâtre, recouvre nos têtes !

Nos sauveurs se fendent alors d’une première information :

« La croûte et le manteau du globe terrestre ont été détruits sur une profondeur conséquente. En l’état des renseignements en notre possession, la surface habitable est atomisée de part en part et les océans déplacés. Nous sommes sans flotte aérienne. Nous avons dû rétablir un passage terrestre. »

Une grenade offensive ? avons-nous pu songer après-coup : nous sommes installés comme des bêtes conduites à l’abattage dans d’étranges wagonnets chenillés. Je suis aussitôt bouleversé pour mon ami Alex dont les souvenirs doivent lui taillader la mémoire. Alex est juif. Plus exactement, permettez la précision est de taille, Alex est un descendant du royaume mythologique de David. Les persécutions religieuses, sur lesquelles j’aurai peut-être l’occasion d’y venir, avaient su le terroriser enfant… Comme la burqa avait su faire bouillonner le sang des femmes musulmanes privées de vue !

Enfin, ici, ce vêtement méprisant, masquant le regard féminin par un grillage festonné, aurait pu nous être bien utile : conduits tels des pantins désactivés vers un camp que nous imaginons de fortune, nous traversons une désolation grise.

À notre arrivée une surprise nous attend. Deux bâtiments, échafaudés avec une célérité stupéfiante, se présentent à nos yeux. L’un de plain-pied est réservé au personnel de sauvetage, nous informe-t-on. L’autre comportant plusieurs niveaux nous est destiné. On nous attribue un matricule dans l’ordre de notre sauvetage. Curieusement les lettres On précèdent le numéro. Je suis On59. Nos chambres sont individuelles. Je découvre la mienne avec une certaine réserve. Trois mètres carrés sur trois : un luxe pour ce qui se rapproche d’une cellule carcérale. Peu meublée, elle est équipée en tout et pour tout d’une table, d’une chaise, d’un caisson de rangement et d’une planche métallique sans ressort approximativement de deux mètres de long sur un de large. Je m’allonge un instant. Mince et long comme un haricot vert, mes cent-quatre-vingt-dix centimètres tiennent confortablement. J’imagine que les carrures d’ours sont malvenues et qu’Alex peste à tue-tête !

Malgré l’inquiétude lancinante, je songe cependant à la première nuit reposante qui m’attend. Une équipe de soignants a appliqué un baume calmant sur nos plaies nettoyées. Des essaims de fourmis rouges dans l’abri ont dû trouver notre chair à leur goût : nos membres supérieurs et inférieurs sont recouverts de cloques.

La vie au Purgatoire

Nous passons six mois dans ce camp. Un Éden provisoire où la vie peut être décrite comme celle au pré-Enfer… Sans doute ces mots ne vous évoqueront rien dans votre culture. Je vous le souhaite. Nous, c’est sans doute ce qu’il y eut de pire que nos Anciens inventèrent. Paradis, Purgatoire et Enfer ayant trait aux religions étaient supposés apporter apaisement aux Terriens sur toutes les questions métaphysiques et ontologiques : Suis-je ? Qui suis-je ? Dieu existe-t-il ? etc. De ces lieux, personne n’est revenu. Seuls nos Artistes ont tenté de les décrire. Aussi, à l’image de leurs visions, je peux vous dépeindre le purgatoire onien comme un lieu crépusculaire où nous fonctionnons au radar. Le doyen des dOns (mot onglishien signifiant dieux, nous y viendrons) ne se couche ni ne se lève plus vraiment. De vagues repères à travers les fenêtres du bloc nous aident à nous situer, au moins dans le temps : matin et soir se résument à une très légère hausse ou baisse d’intensité de l’éclairage naturel. Les journées sont longues. Abandonnés à nous-mêmes, sans soutien psychologique ni même astreints à des tâches d’intérêt général, dans les têtes ça gamberge !

Par couple ou en groupe : parler, parler, parler… Unique remède !

Au début, réunis avec tous les survivants, le sujet unique est la (ou les ?) cause(s) du Ça… L’imagination est toujours riche. Les suggestions les plus fantaisistes défilent.

Big Crunch : une de nos théories scientifiques parmi d’autres.

Apocalypse : celle prédite à brève échéance par nos experts climatologistes.

Mariage avec Andromède : la rencontre prophétisée par nos cosmologues, prévue dans quatre ou cinq milliards d’années.

Troisième Guerre mondiale : similairement pronostiquée et frôlée de près à cause du grand Empire Asie.

Et, fleuron du florilège : un Déferlement de la Vague Hyonga ondulant benoîtement dans le grand océan formé par nos sources numériques ou le nuage véhiculant nos Connaissances… Là, il faut nous initier. Cette Hyper Onde Galactique en provenance des Plans Dimensionnels Supérieurs est le saut quantique vaticiné par les benêts qui peuplaient l’Occident !

Bien sûr, il en vient de plus sérieuses…

Mais, à la fin, tout se solde toujours par Naturelle ou Volontaire ?

Les débats glissent alors sur la politique et la philosophie. Là, ça fâche ! Divergence d’opinion et compréhension n’ont jamais fait bon ménage sur Terre… Aussi, tous les cinq, depuis quasi inséparables, choisissons de nous retrouver à tour de rôle dans l’une de nos cellules pour deviser sur le futur : à quoi bon effeuiller le passé comme un tapis de marguerites ? Connaître l’histoire universelle n’avait jamais servi l’expérience. Celle apprise se révélait fausse cent ans plus tard et on disait que tenter de la comprendre rendait fou. Sans doute crédules, nous sommes convaincus que cette remise à zéro forcée des compteurs ne pourra rendre le futur que meilleur.

Ou moins pénible…

Le jour du Ça, la Terre avait hurlé sa plainte à la Lune…

Cri de bête désespérée, trompée, blessée,

de surprise d’effroi d’épouvante d’horreur et de souffrance, bouche béante, les yeux grand ouverts scintillant de toutes ses gemmes trop convoitées du plus pur diamant au plus noir charbon,

en quelques secondes elle tua femmes et enfants, jeunes et vieux mâles. Tous furent déchirés, démembrés, décortiqués, puis malaxés dans le concassage tonitruant de la matrice éventrée.

Ceux qui purent, par miracle, échapper à sa douleur furent alors soufflés, chassés dans la matière sombre par l’abominable cri d’armes d’Ouranos. D’un coup de gong luciférien, l’amoureux blessé éclairé de sa foudre rageuse balaya toute la surface de la Terre…

Les quelques malheureux qui en échappèrent ultimement connurent un autre sort : le nôtre…

Au fil des jours, l’ataraxie n’est pas au menu…

De premières informations nous sont divulguées. Je résume brièvement les quatre points essentiels formant notre nouvelle donne… ahurissante !

Un : les opérations de sauvetage ont été diligentées par un certain Max Gogol, un illustre inconnu, « sur ses deniers propres » souligne le gigolo qui s’exprime.

Deux : ledit Gogol s’est auto-couronné Maître du Nouvel Ordre et a décidé de changer le nom de la planète en « On » – tout comme celui de sa population. Ce qui explique sans doute nos étranges matricules en Onxxx ! Ceci à l’exception des membres de son état-major de sauvetage, formant le bataillon des « GogolOns ». Gogol-GogolOn : une autre loufoquerie qui suit.

Trois : une langue universelle, l’Onglish, va nous être enseignée. On n’ânonnera plus, on Onnonera ! Le vocabulaire sera un panachage de vocables français et étrangers auxquels le suffixe On sera ajouté. Avec sa ridicule majuscule ! Premiers mots appris : geôliOn ou vigilOn ; tablOn ; planchOn ; burOn (le support) ; offiçOn (le lieu) ; passOn ; mealOn ; les dOns, etc.

Quatre : en attendant notre guérison nous sommes retenus en quarantaine…

Après l’hébétude tétanisante des précédents jours, c’est l’effondrement !

L’impuissance m’a toujours été insupportable. Autant que l’abscons ! Pis que les pensées les plus abstruses, sa compréhension est improbable. Les idées noires nous habitent. Abandonnés à notre sort, l’espoir nous coule du nez comme la morve de celui d’un chérubin. Mais le cauchemar perdure.

L’angoisse signe un bail emphytéotique ! En sus de cette abracadabrante intronisation, une nouvelle détresse vient nous frapper. Nous apprenons que nos corps garderont de graves séquelles « possiblement définitives… » disent-ils.

« Lors de la désagrégation partielle du globe tous les atomes composant la matière ont éclaté. Certaines particules, projetées partout dans la nature, sont demeurées un temps errantes, puis elles se sont agrégées naturellement à d’autres molécules. Le corps humain n’a pas été exempté subissant une mutation chimique. Le surcroît de fer ambiant – élément chimique de symbole terrien Fe, de numéro atomique 26 dans notre jargon de physicien – a été invaginé par vos cellules. Mais le réticulum, l’organite de la cellule humaine assurant normalement une fonction de détoxification, n’a pas pu l’évincer et jusqu’à présent, nos experts ne sont pas parvenus à réaliser la neutralisation de l’excédent. Sous réserve d’une progression dans leurs recherches, vos molécules conserveront donc cette transformation, tout comme d’autres alliages métallurgiques, inédits sur Terre, sont nés sur On. Certains d’entre vous resteront également colorés. L’explication est simple. Les épidermes ayant subi une exposition prolongée en milieu aqueux ont très certainement été en contact avec certains ligands, comme l’ion cyanure, par exemple, que nous avons déjà retrouvé. »

Les piqûres d’insectes, genre punaises de lit et autres cafards, croyons-nous, qui formaient d’énormes cloques sur nos membres dans l’abri, semblaient cicatriser ici. Les croûtes formaient des stries de la même teinte unicolore grisâtre de la planète. Mais de nouvelles plaies se propagent sur l’ensemble de la surface corporelle. Un temps, le corps médical nous rassure. « Rien n’est définitif ! Nous disposons des meilleurs scientifiques dans tous les domaines. Des spécialistes en chimie, biologie, neurologie, chirurgie plastique, etc. » La bouche maligne de nos geôliOns, restés bien humains, nous informe que Gogol était sur Terre un discret milliardaire à la tête d’un puissant groupe d’industries chimiques et parachimiques, leader en biotechnics entre autres activités hyperlucratives. Sont-ils pris de pitié ? Étrangement leurs enveloppes charnelles, comme celles de tous nos sauveurs, sont indemnes d’altération.

Dans les semaines qui suivent, la confirmation de l’irréversibilité de la mutation tombe pour les mille-vingt-et-un rescapés planétaires d’on-ne-sait-toujours-quoi ! Ce nombre infime, lancé à nos figures comme un œuf pourri, est une première douche glacée avant de nous envoyer à la folie pure outrepassant notre connu de toutes les démesures : l’abominable inimaginable à vomir !

Nous n’avons pas de miroir pour souffrir la vue de notre apparence physique. Mais chacun est le reflet de l’autre… La première vision de notre néopeau me statufie. En définitive les plaques de cicatrisation, soigneusement polies, donnent à notre épiderme un aspect uniforme alu brossé… Naturel ou teinté. Nous ressemblons tout bonnement à des créations de science-fiction ! Des robots d’acier genre C-3PO ou RoboCop !!!

Je suis gris, sans plus de pilosité, ni vêtements jugés inutiles, je dois m’habituer à me mouvoir dans un camp de droïdes naturistes où certains sont bleus, jaunes ou oranges. Petites taches de couleur dans le désert lavé… Una gag! Uno scherzo!

Aujourd’hui, il ne me reste du moi d’avant que mes yeux. Une mer azur profond où baigna cependant, longtemps, une ultime lueur d’espoir. Mais à ce stade de nos mésaventures, usé par la torpeur, les maux de tête, la douleur des plaies et par la mansuétude et la docilité futures qu’il nous faudra désormais observer, et envers nos sauveurs et envers l’à venir, une rage médusée m’anime. Nous nous sommes magnanimement plantés… La liste des dominateurs cruels, égoïstes, froids, souverains – tous dérangés ! – ces Pinochet, Kim Jong, XI Jinping et autres petits Napoléon à la pelle que nous avions eus, semble manifestement se poursuivre !

L’avenir le prouvera…

En attendant, il nous faut tuer le temps et puisque le futur semble renouveler la folie tellurique, nous entreprenons à regret l’effeuillage du passé, histoire de se reconstituer quelques ressouvenirs.

Vie terrestre

Au cours de ces premiers mois d’inactivité, abandonnés à nous-mêmes, nos mémoires se décantent. Tout finit par ressurgir. Le récent comme l’ancien : tous les événements dont la traîne de mariée était déjà veuve ! Des bouquets de marguerites, nous extirpons les lys royaux & impériaux et les roses républicaines qui poussaient comme du chiendent dans le fumier.

Oh, il n’y a pas tant à dire… Séparément, puis recoupant nos vues, nous dressons un tableau succinct mais suffisant qui résume parfaitement nos sinistres anthropiques.

Je peux ainsi dire que sans fin ni commencement connu, c’est-à-dire scientifiquement démontré, l’histoire universelle de la planète ne fut jamais glorieuse : usage de la torture ; violence ; éternel recommencement de guerres & paix multiples – entre nations dans le but d’étendre leur puissance grâce aux richesses volées aux territoires vaincus ou entre peuples, habitants naturels d’un territoire, pour préserver une identité : quel que fut l’Empire chacun détint la palme à son tour. Le tout fut pimenté de quelques progrès sociaux épars, construits sur les larmes et le sang. Détruits par les suivants. Et de quelques Révolutions scientifiques, plus ou moins bénéfiques à l’être telles l’arme nucléaire ou les biologiques ou chimiques. Et sans même nous arrêter sur le modernisme version occidentale – une chose trop longue à expliquer qui a trait au défi lancé à la Nature de la surpasser, nous capsulons un pan entier de notre Grande Histoire vers la fin des années 1990.

Sur le sujet du défi anthropocénique, les dieux-arbitres, pourtant largement sollicités, s’activent trop tardivement. Juste avant le Ça, des chapelets de météorites diluviennes, bombardant la Terre, chapitrent nos excès. Les abris avaient été construits en prévision d’un hypothétique « effondrement de la planète ». L’information, communiquée à l’époque comme un fait divers, ne donnait qu’une précision : leur réalisation serait financée en partie grâce à un don d’une importante holding spécialisée en biotechnics – Gogol ? – et le reste avancé par le Marché Mondial Uni, MMU en abrégé, dont les ficelles étaient tirées par le grand Sorcier (l’argent, le profit) aidé par sa compagne Dame Finance ou l’Économie.

À cette annonce assez terrifiante, les plus optimistes, sans doute atteints d’amaurose, avaient souri sécurisés. Les plus avares, autrement aveugles, grognèrent. Évidemment, le MMU récupérerait sa mise sur les nations.

Ai-je été heureux d’avoir survécu ? Une bonne question sur laquelle je ne me suis jamais penché… Aujourd’hui, je réponds : un instant très bref, OUI.

J’ai effectivement éprouvé une certaine joie, par deux fois même…

La première à la sensation de me retrouver entier dans l’abri. Elle s’effaça vite… La seconde, toujours dans l’abri, lorsque le sympathique hasard nous réunit tous les cinq.

Cinq amoureux du Sud. Du soleil. De la mer. De la montagne. Et de la Connaissance… Pour mon ami Edgar, ex-Maître de la pensée décomplexifiée (pour ma part, je préférais dire décomplexée !), c’était assez logique : il résidait dans la région et poursuivait ses recherches sur la Troisième Voie à l’aide de sa Méthode dans un cadre propice. Pour Étienne et Aurel, c’était plus exceptionnel. Tous deux escaladaient je-ne-sais-quel-mont des Pyrénées espérant toucher les étoiles…

Quant à moi, j’étais au moment fatidique en pleine conférence sur le transhumanisme. Plus précisément sur les dangers que représentait l’Intelligence artificielle pour l’être dont j’étais un farouche combattant. Le forum se déroulait pas loin du village où Alex s’était retiré du monde quelques années auparavant. J’envisageais alors de le visiter à la fin de mon intervention : le vieil ermite m’ouvrira bien sa porte ?

Ce fut chose faite dans de tout autres conditions !

J’en reviens à la suite de l’histoire universelle. À la fin, ou au cours même des années de la décennie 90, des conflits civils d’un nouveau genre s’élevèrent. Une autre guerre. Celle du chacun contre tous et du chacun contre l’autre… Tous genres et catégories confondues s’accusant réciproquement, au lieu de tenter de se rapprocher, d’être la cause de leurs maux : l’homme/la femme, les riches/les pauvres, les opprimés/les oppresseurs, les dominés/les dominants, Occident/Orient, etc. Une schizophrénie individuelle et collective planétaire. Un mal sans nom. Un chaos. En matière de religion, la partie se jouait principalement à trois : chrétienté/judéité/islamité. Les athées ex-incrédules ou les déistes vivaient une période d’accalmie…

Dans tout ce fatras, nos structures sociétales volaient en éclats. Reposant sur des bases archaïques, soit des concepts sans plus de contenu palpable – Dieu, le monde, le moi, la famille, le libre-arbitre, la liberté et l’immortalité – une réforme attendait d’être entreprise. Pour cela, nos élites comptaient sur la Belle Intelligence. Notre dernière technicité, l’Intelligence artificielle dite aussi IA en abrégé.

Fin des rêves…

Nous voici à l’ère de la métavirtualité dans les années 2020-2025.

Entre-temps, d’une manière perfidement assassine, nous avions tous été reliés. À tout et rien ! De multiples écrans mobiles, interactifs, polyvalents, miniatures ou format XXXL grands comme des écrans de cinéma servaient à tout : communication, loisirs, information. L’accès libre à la culture pour tous sans besoin de se déplacer, « gain » inestimable de temps, était le mirifique placé en avant. La mutation sociale qui monta comme une mayonnaise créa un désastre sans pareil : appauvrissement et nivellement de la pensée par arasement, disait l’un de mes pairs ; perte de la transmission, du savoir-faire. Un monde sinistré… Parallèlement analphabétisé, peu à peu l’individu pris au piège était devenu un assisté permanent. Externalisant sa mémoire ou l’apprentissage, il n’avait plus comme activité lucrative la production, sur un critère de moindre coût, de ce que les machines intelligentes ne savaient pas encore faire ou tout simplement ce que lui-même était encore capable de réaliser qu’on lui servirait autoritairement dans sa mangeoire.

Adieu le créatif !

Ceci n’est bien sûr que mon humble opinion ramenée à quelques éléments de discorde généraux que je partageais néanmoins avec nombre de collègues. Nous faisions tout ce qui était en nos moyens pour prévenir les populations peu ou prou au fait des arcanes du monde écoscientifique.

Au moment du Ça, je crois l’avoir dit, je conférais contre celle que nous nommâmes la peste grise ! Pis que les SARS, SARS-Cov-2, COVID et Co. qui nous avaient empoisonnés des années durant bien que la présence terrestre de ces virus était largement antérieure à l’espèce humaine, notre dernière invention était une bactérie géante !

À son sujet, nous étions divisés. Hormis une universalité de fonctionnement corporel, fort heureusement une universalité mentale était normalement inconcevable, à moins qu’on nous vida le cerveau… ce qui n’excluait donc aucunement l’alternative d’un rapprochement au lieu d’une opposition tranchée. Mais puisque tout était conçu et entendu binairement sur Terre, il y avait d’un côté, les optimistes, faisant valoir que ces avancées technologiques représentait une libération extrême comme l’avait été en leur temps l’écriture puis l’imprimerie, deux de nos grandes inventions :

« si le cerveau est vidé cela permet de le remplir d’autre chose et de créer de nouvelles choses »

et de l’autre, les sceptiques, qui sans nier cet aspect positif s’efforçaient de mettre en balance les avantages et les désavantages du mode numérique en général, soit l’unité arithmétique, et donc le risque d’un cerveau vidé pour le remplir d’un formatage aux mains de dangereux opportunistes : cerveau libre versus cerveau vide !

J’espère que vous me suivez toujours. En tant qu’humain, le Créateur avait conçu notre espèce assez complexe. À son image, disait-on. Donc, il devait être pareillement légèrement bizarre…

Ainsi, à propos de nos nouvelles technologies, notamment de l’Intelligence artificielle, il y avait du bon et du mauvais… Et comme ce qui importe en priorité est de chasser le mal, je luttais moi-même contre le loup aux portes de la bergerie !

Pourtant… le cor du temps souffle : à l’âge innocent de la tendre enfance, je me voyais constructeur de robots anthropomorphiques pour aider mammina ! Beauté puérile ! Lorsque de premiers humanoïdes virent le jour, je n’étais encore âgé que d’une trentaine d’années. J’avais suivi assidûment les exploits enchanteurs de nos faramineuses inventions technologiques et m’accordai alors le temps de béer devant leurs exploits ! Ces assemblages de plastique fonctionnaient en toute autonomie, marchaient, montaient des escaliers, modifiaient leur trajectoire, reconnaissaient les visages et, mieux encore, comprenaient la parole humaine plus parfaitement que l’être ! Ils furent utilisés comme guides dans les offices. D’abord privés. Puis publics, alors démultipliés de manière exponentielle, l’enchantement fondit comme neige au soleil… Provoquant un exode mondial comme la planète n’en avait jamais connu, la peste grise répandit sa terreur du nord au sud et de l’est à l’ouest de la planète. Le nombre de ghettos ne décrut pas. Parcourir la planète-gruyère trouée de no man’s land devint un marathon. Les SOPVA – nom abrégé des Sans Occupation Productive de Valeur Ajoutée – soit un nombre considérable d’individus moins éduqués et leurs familles laissés-pour-compte, furent privés de leur unique source alimentaire. Quant aux machines pensantes que nos savants espéraient créer, je jugeais que ce n’était rien qu’une folie de plus. De la fantasy. Pas même de la science-fiction… Alex me détrompa. «  Ton Ultimus Homo Sapiens, comme tu le nommes, était désormais capable de connaître avec précision les méandres exacts du fonctionnement de son cerveau. Partant, il était tout aussi apte à produire sa représentation numérique ! Ces idées que tu juges folles étaient très proches de leur but. »

Vous me trouverez parfois caustique, voire cynique envers mes congénères, il y a tant à dire sur ces temps déphasés ! La planète avait perdu la raison. Je citerai néanmoins l’avantage certain que ces primates avaient détenu par rapport à ce qui survint quand ils perdirent leurs coques : de leur temps, nous étions toujours réceptionnés avec grâce et bonne humeur…

Par la suite, tout devint réglé par des applications algorithmiques. Mal programmées, bonjour les dégâts !

Et ce n’était qu’une première étape…

Avant de disparaître, les anciens vergers de la vallée de Santa Clara avaient laissé de drôles de graines ! Jamais à une folie près, les ambitions des technoscientistes de la nouvelle Silicon Valley visaient loin : la Grande Convergence était en route ! Soit l’interconnexion entre l’infiniment petit, la fabrication du vivant, les machines pensantes et l’accaparement du cerveau d’homo !

Heureusement, elle ne vit pas le jour. Le Ça s’y substitua…

Mais, mais, mais…

Enfin, n’allons pas plus vite que la musique !

À propos de ces nouvelles technologies, on peut dire que tout ce qui fut blâmable avant le Ça ne fut que la façon dont on s’en servit. Je ne sais si vous avez une âme comme nous, cher Inconnu du Cosmos, mais je peux vous dire que nous… nous les avions vendues à Satan !

Un collègue avait émis une judicieuse observation : « Nous fonctionnons dorénavant à la vitesse de la lumière. Or la lumière a deux aspects : la clarté et la vitesse. »

La clarté ne fut pas si claire…

Quant à la vitesse des connexions mentales, nous étions carrément surpassés…

Le bilan que nous avions dressé était terrifiant. À l’époque, j’émis de sérieux regrets. Il était presque à regretter qu’aucune IA n’eût pris le pouvoir sur Terre. Elle nous aurait peut-être épargné l’horreur ? Jusqu’où irions-nous? Sans Éros et Aphrodite, il devenait difficile de s’y retrouver.

Les moutons et les vaches paissaient.

Ô truies pesantes !

Nous existions non pas entre deux mondes – l’un naturel conservant son aspect originel, endommagé ; l’autre abstrait, chosifié, en voie de totale déshumanisation – mais vivions aux différents paliers d’un monde en transition où, les hauts gradins inoccupés, la Nature chassée comme les Primitifs (les premiers humains dits incivilisés) se débattait pour survivre.

Les plus matérialistes des clairvoyants craignaient un effondrement prochain de l’écosystème où la vie telle que nous l’avions connue n’existait déjà plus et où l’être, abruti, était déjà en partie réduit à l’état d’animal ou d’objet. Une involution sociale se propageait à la vitesse de la lumière animant désormais toutes nos interactions : animalité civile, sexuelle, viol, pédocriminalité – des crimes comptabilisés à la seconde ! – et animalité civile et publique pour divergence d’opinion. Ces derniers crimes de la vie quotidienne émanaient d’auteurs de plus en plus jeunes… Une violence extrême transcendait l’expression physique et verbale et ceci au sein même des élites gouvernementales et médiatiques dont la corruption, niée judiciairement, était notoirement protégée.

Notre monde était bien cahoteux. Les plus lucides des rares penseurs qui subsistaient – parmi lesquels nous figurions crachotant nos tripes au-dessus de la masse ! – considéraient l’effondrement consommé : celui de l’esprit !

Il était déjà trop tard… Homo sapiens « sapiens » – celui qui savait tout ! – avait assez duré, durent songer nos dieux…

À qui la faute ?

Détailler plus avant notre ancien monde et nos bassesses humaines me semble superfétatoire et risquerait de briser votre plaisir ou attention à m’écouter. Je me limiterai donc à indiquer qu’après des millénaires d’un pouvoir entre les mains de chefs et de religieux, la puissance était tombée dans celles du grand Sorcier multiséculaire et de sa déesse mythologique Économia (répondant au nom plus moderne de Finance) qui remit les rênes du monde à d’infects technoscientistes, des rapaces n’agissant plus ou n’ayant jamais agi qu’au tintement du brillant écu trébuchant.

Pour ce grand Sorcier – comme aux dieux très certainement – l’être ordinaire n’était qu’un grain de sable tout juste capable d’enrayer temporairement sa mégamachine tentaculaire. Tandis que certains des atomes humains mendiaient encore l’amour, la vérité, la sagesse et autres de nos vertus, ce nécrophage limivore à l’appendice oculaire normalement à vue multidirectionnelle n’avait plus dans son viseur que l’efficacité à générer pour grossir le butin de ceux qui l’imploraient.

Des élites du dessus du panier ou de la fine fleur des peuples, il n’en restait que le nom. De l’intelligence humaine, une médiocrité crasse – banalité, bassesse, exiguïté, faiblesse, imperfection même si la perfection n’avait jamais été de notre monde, incapacité, insignifiance, insuffisance, méchanceté, mesquinerie, fausse modestie, modicité, pauvreté, petitesse, platitude, rapacité – avait supplanté l’éclat, l’excellence, le génie, la grandeur, la hauteur, l’importance, la richesse et la valeur des choses de l’esprit : le Ça le consuma.

Fin de l’histoire terrestre dans laquelle l’individu ordinaire ne fut pas en reste !

Alors qu’une infinité de sentiers féconds non cachés s’offraient à lui, de tout temps il préféra se délester des affaires de ses biens intellectuels préférant se laisser vivre dans une zone familière de pénombre entre entendement et abrutissement en laissant le gouvernail aux chamanes, papes, rabbins, patriarches, prophètes, imams et autres chefs de tribus ou aux rois des nations, césars ou fils du ciel d’empires, présidents et gourous, sages conseillers-experts ou guerriers révolutionnaires et autres leaders n’hésitant pas, ceux-là, à se mouiller pour entraîner la dynamo pour le meilleur ou le pire ! Tous, à part quelques bons guides, n’auront jamais autant multiplié ses Guerres & Lois que le drôle suivait béatement…

Dans mon Requiem pour l’âme humaine, le dernier de mes ouvrages publiés, m’appuyant sur les Grands de l’Art de notre ancien monde, je disais :

Quand Picasso a peint Guernica, la colère devait être encore chaude.

Quand Dostoïevski a écrit les Démons, il devait enrager.

Quand Bacon a peint son Pape, il devait vomir d’impuissance.

Quand Munch a peintécrit son Cri, sa voix devait être coupée.

Comment l’individu avait-il pu avancer sans yeux ni oreilles, privé d’une ferme pensée, se nourrissant seulement de jeux et d’opinions ?

Nous lui trouvâmes vite son nom : Banalité du mal…

Elle et lui remontaient aux origines du monde.

Une éclaircie.

Après ces pénibles mois à discutailler dans le vide, un matin nous eûmes une curieuse surprise qui changea les choses du tout au tout : nos geôliOns nous distribuent du papier !

L’écritOn, un truc d’une texture étonnante fabriquée à base de polyuréthane, nous disent-ils, est la première invention des GogolOns. Elle est géniale : il s’étend à loisir. Ses bords prennent toutes les formes possibles. Heureusement sans reprendre l’initiale ! Étonnés tout de même qu’un composant chimique dérivé de la chimie du pétrole soit à la disposition des GogolOns, tous les cinq nous nous mettons à crayonner comme des enfants redevenus sages, abandonnant nos harassantes réflexions, chacun plongés dans la géométrie du monde appris.

Aurel charbonne généralement le cosmos. Un jour, il nous fait bondir : « Je pense que nous devons tremper dans un hiatus béant au cœur de la matière sombre… suspendus en apnée ! » Réflexion follement encourageante ! Mais il est vrai qu’à propos du cosmos, a priori d’autres mondes pouvant héberger la vie que les empires terrestres recherchaient bien avant Gogol – ne guignant quant à eux que d’étendre leurs monstrueux tentacules – semblent ne pas exister… Moa, ma compagne, dit que Gogol a dû boucler sa gueule à l’univers et que la bouche béante qui l’avait engendré s’est refermée à jamais tandis que le chaos digère paisiblement nos mythes… Il est vrai aussi qu’avant le Ça ni Hubble, ni Corot ou Kepler et même TESS ou l’Européen Chéops, des satellites terrestres d’enquête sur les exoplanètes en transit, ne repérèrent jamais de signes de planètes « équivalentes à la Terre en termes de taille et de masse, situées dans la zone d’habitabilité. » En clair, d’une distance de leur soleil pas trop proche, pas trop loin et, donc, d’une température qui pourrait rendre possible l’existence d’eau liquide indispensable à la vie humaine. Quant aux satellites oniens Gogol 1 & 2, leur dépistage de signes dans l’ET (l’espace-temps fusionné) fut aussi stérile.

Bon, beaucoup mieux, Alex se remet à travailler sur ses célèbres topos et autres ensembles. Que cherche-t-il ? Aucune idée. Étienne, lui gribouille régulièrement ce qui me semble des trous noirs. Sur les bords de l’entonnoir, on peut distinguer ce qui doit représenter des particules et antiparticules virtuelles (d’autres « Ons » : des mésons, protons, neutrons, leptons & autres qui composent ou composaient ? la matière). Étienne est toujours persuadé, bien que l’énergie du champ gravitationnel est si intense qu’ils s’annihilent, que l’un de ces couples furtifs électron-positron pourrait en emprunter une part et se matérialiser pour de bon. Qu’en sortirait-il ? Du bon ? On ne le sut pas, pas plus qu’on ne le saura demain. Edgar, le braconnier des savoirs comme il aimait se définir, trace lui de curieux schémas. Sans doute est-il reparti à la recherche de son utopique Voie… « Nous devions dépasser la contradiction sans la nier ! »

Ah là, comme j’étais bien d’accord !

Et je comptais pareillement y parvenir !

Chaque jour j’imaginais, projetais, rêvais, espérais encore un autre monde ! J’avais ma petite idée en tête. Si rien n’est définitif pour les corps, comme ils disaient, rien ne le sera pour la Connaissance ! Nos « bêtes » avaient repris des forces et même si l’avenir était rempli d’inconnu, je devais regarder de son côté. Si le Ça n’était pas survenu, j’aurais un jour été reconnu comme le père fondateur du déconstructivisme !

Hum… ne cherchez pas à traduire ce mot, il n’avait aucune existence dans notre langage. Mais vous comprendrez, j’en suis certain !

Donc, immédiatement, je sais quel usage réserver à ce providentiel papier : au plus tôt, je commencerai à recopier de mémoire mes notes sur un énorme projet dans lequel j’étais investi corps et âme avant l’Irréversible… Mais ce jour de fête, comme la main est l’instrument des instruments, disait le vieux Pascal, je tente déjà de dessiner un nautile.

Depuis quelques temps, un analogisme me trotte en tête et, mon dessin achevé, je suis assez fier de ma reproduction.

Ardent défenseur du malmené ego, notre porte de vie, je vois fort bien, à l’image de ce mollusque, cet élément vital de l’esprit dit encore l’âme – une chose abstraite sans corps a priori nous animant (un sujet toujours ouvert !) – occuper en partant du centre de la spirale la toute première de ses loges.

Je prends de rapides notes : « Non seulement indispensable, l’ego est ce qui nous définit en tant qu’individus singuliers. Bien éduqué, il se révèle un précieux soutien. Si on le tue. L’être meurt. À l’image de ce mollusque, l’alpha de la spirale constitue un magnifique écrin, créé à la formation de l’être, pour protéger la colonne vertébrale de l’esprit. De nombreuses similitudes existe entre ce mollusque et le cerveau humain. Tout comme l’individu, il a des organes – cœur, intestin, branchies, etc. – outre des tentacules pour communiquer avec l’extérieur à l’instar de nos cinq, six, voire sept sens humains. Différentes loges cloisonnéescomposent l’intérieur de l’animal – soit l’équivalent des modules spécialisés de nos cerveaux où les connaissances sont rangées. Ces casiers peuvent être remplis et vidés à volonté. Le mollusque s’en sert pour modifier sa flottabilité ce qui lui permet de plonger ou de faire surface à la demande comme les water-ballasts d’un sous-marin. Chez l’humain, ses humeurs commandent généralement la vidange et le remplissage. Le dispositif divin a également prévu un siphon traversant les cloisons non hermétiques – un organe tubulaire qui assure la pénétration ou la sortie de fluides (eau de mer ou aire de surface) depuis ou vers l’extérieur du corps de l’animal. Pensons ici cerveau humain, les connaissances humaines, instillées grâce aux flux extérieurs sont réparties et classées et pareillement interconnectées. »

Ce rapprochement avec le nautile – à l’époque j’aurais dû utiliser le passé car faune et flore ont complétement disparu, je l’ignorais. – avait l’avantage de couvrir tant les vues partisanes d’un ego altéré superficiel (mal nourri) que celles des adeptes d’un ego pur faisant fonction de régulateur planqué au fin fond de sa coquille dont il n’y aurait eu qu’à prendre grand soin… Il fut la flamme qui m’emballa.

Car rien que pour établir cette mini-démonstration, je retombai sur des signifiants à multiples facettes dont l’interprétation commune était généralement dévoyée ; un dévoiement tristement répandu, de surcroît, par de prétendus intellectuels ! Les charges contre l’accusé étaient nombreuses : égo = orgueil, égoïsme, égocentrisme, culte de soi, domination de l’autre. Le réquisitoire dressé était aussi valide que stupide : une poubelle d’opinions sur la base d’un langage, quel que soit l’idiome, confus, ayant besoin d’un sérieux ménage que j’entendais pareillement faire !

Ainsi, dès le lendemain, gonflé d’une énergie nouvelle et armé d’un bon stock d’écritOns et de stylOns, je passe aux choses sérieuses entamant vaillamment l’éléphantesque tâche que je m’assigne : poursuivre mon prodigio progetto!

Bien vite, hélas, je conscientise que je ne parviendrai jamais, à moi seul, au bout d’une cathédrale de mots !

Vais-je solliciter mes collègues ? La situation est idoine. Cinq sachants laborieux, aux connaissances et aptitudes nécessaires voire parfaites, se trouvent réunis par le destin et comme ce n’est pas en restant planté sur l’ubac que nous pourrions sortir de ce cauchemar, j’en viens même à considérer que le Ça est une chance… J’annonce donc, quelques temps plus tard, que j’ai une proposition à soumettre. Avant même que je puisse lâcher un autre mot, Alex, d’un tempérament moqueur, parfois arrogant, s’esclaffe !

« Ah oui, une proposition ! Quoi donc ? Que nous construisions une arche pour nous évader ? Ah, ah, ah ! Parfois, Toa, t’en as de vraiment bonnes ! »

Non, quelque chose de très sérieux, répliqué-je. Et j’expose…

Éric Hazan disait : s’il y a un sens à se rassembler, c’est pour élaborer l’option à laquelle on n’avait pas pensé ! Avant le Ça, je poursuivais un projet démentiel. Une troisième voie aux deux alternatives terrestres connues de notre ancien monde binaire, résidant dans l’exercice oublié de la pensée critique. En tant que chercheur, j’espère toujours parvenir à dégager une nouvelle conscience collective, nourrie d’une culture métisse semblable à la nature… Seul, je n’y parviendrai jamais. Je vous propose donc qu’on y travaille en commun. Toi Alex, Étienne et Aurel, seriez l’œil scientifique. Il ne s’agira pas de remonter aux origines de la pensée, dOn m’en garde ! personne n’y était jamais parvenu, mais en accord avec bon nombre de mes pairs, la source originelle des tracas de l’humanité semblait bien tout bonnement se situer sur le plan de l’intelligence humaine ! Si mon prodigio progetto n’aura pas servi aux humains. Il servira aux Ons !

Tous acceptèrent. Même Alex dont je craignais le plus la réaction. Le Génie des maths du XXIe siècle était un sacré personnage. Assez prétentieux ni enclin aux confidences, ce vieil ami avait toujours vécu dans sa propre galaxie et avant sa première mort en 2014 – je regrette de l’avoir ressuscité pour venir onir dans le pire monde ! –, il avait lâchement abandonné la partie ! Après qu’il se fut envolé aux cieux, l’Université à laquelle il avait légué son travail fit un fabuleux cadeau aux Internautes (les usagers de notre bibliothèque planétaire numérique) ; quelques vingt-huit mille feuillets couverts de calculs et de diagrammes y furent entreposés. Des notes manuscrites qu’aucun fut capable de déchiffrer. Assimiler une seule page des plus accessibles de ses gribouillis requérait un minimum de dix heures de travail à un mathématicien expérimenté… lorsqu’il y parvenait ! Alex avait bien dû rire dans sa tombe. Cependant, ce jour-là, il me surprit, ce faisant poète !

« Balancer ce legs ancestral,

rhâaaa, lovely !

Car à propos de l’esprit, l’âme, la pensée,

C’était une sacrée mixture !

Je te prends un peu d’esprit

j’y ajoute un corps et le lie à celui-ci

tantôt je fais cet esprit ou l’âme immortel

tantôt je le soumets à une instance supérieure

tantôt encore cet esprit est lui-même

partie de l’instance supérieure

et divin en tant que tel !

toujours tantôt, ce n’est pas fini !

aucune donnée innée ne le nourrit

ou bien il en est déjà chargé à ras bord

dépendant

corps et âme

d’un inconscient collectif !

Fichtre ! Tenter de récapituler et synthétiser toutes les fadaises de ces généreux farceurs m’a filé de sacrés tournis ! »

Diantre, à moi aussi ! Ma plus grande crainte, sur Terre, avait été de mourir comme Nietzsche, Weil ou Alex, sous l’effet d’une Révélation. Raison pour laquelle je me suis toujours tenu éloigné des dieux… À la différence d’Alex qui reprit ici la rédaction de ses Récoltes et Semaille et de sa Clef des songes : sa rencontre avec Dieu ! Une autre histoire que je n’aurais sans doute pas le temps de vous conter. Mais ce jour-là, je suis comblé.

Avant le Ça, mes idées perturbaient le statu quo défaitiste tout en intriguant l’Intelligentzia planétaire – dans une toute autre optique dont j’étais bien conscient ! – et, contre toute attente, mon dernier ouvrage Requiem pour l’âme humaine, déjà cité, dans lequel je présentais mes idées, avait remporté un curieux succès auprès du grand public. Malgré leur apparente apathie, les gens étaient lucides. Ça ruminait sérieusement. Je n’étais cependant pas dupe. Un long temps aurait été nécessaire pour qu’elles prennent place sans être dévoyées par les opportunistes et je prévoyais qu’une ou deux générations seraient sans doute sacrifiées.

Sans même aborder les retombées du déclin civilisationnel sur la nature humaine au plan de l’individu, nous avions en effet mille raisons d’espérer la destruction du passé.

Quel avait été le piège de la pensée duelle ?

L’impossibilité d’échapper aux limites d’une approche linéaire bipolaire ne sachant réduire qu’à deux les solutions possibles d’un conflit quel qu’il soit ! Si p et non-p étaient des propositions contradictoires, eh bien, si p était fausse, non-p était vraie ! nous apprenait-on !

Je peux encore rire aujourd’hui de ces facéties. Inimaginables, penseront des Neptuniens ! Philosophe atypique, comme je l’ai dit, les pensées de la flopée des Anciens, les grands Pascal, Descartes, Spinoza, Kant et sa raison pure, Hegel et sa dialectique, Schopenhauer et son pessimisme, Nietsche et sa folie et joie de vivre, Freud et son illusion, Bergson et son intuition, etc. etc. bien sûr m’ont nourri ! Même Averroès. Des noms inutiles aujourd’hui qui méritent néanmoins d’être honorés une dernière fois. Mais ce n’était pas les Connaissances que j’enseignais, à part Montaigne, un penseur bien à part, un socle quelque peu mouvant dont les oscillations devaient être soigneusement pesées. Parmi les plus récents, je préférais les réflexions lumineuses – à l’aide d’un microscope ! – du grand Deleuze et sa multiplicité et de quelques suiveurs ou encore l’abécédaire du Système du pléonectique – oui, je sais… ce nom barbare donné par son auteur signifiait l’avoir plus qui normait depuis l’aube des temps nos cerveaux contre nous-mêmes ! – et m’y référais tant pour mon enseignement que pour l’ébauche de mes propres concepts contrant principalement le système binaire, la dualité, ma bête noire !

Mon propre travail consistait à tenter de créer une antizyzygie.

Ah quel joli mot nous venant du grec !

Il signifie « un non-assemblage, une non-réunion, plutôt une dés-union qui serait pourtant une union ! C’est sans doute assez difficile à saisir. Voire insaisissable, comme le mercure. Mais une sorte de résolution des conflits et des contradictions s’opère parfois ; alors a lieu une unité inédite » disait Kenneth White – un authentique poète dans la peau dont j’avais bu les mots et m’étais imprégné comme une éponge. Lupasco, un autre éclairé terrien trop peu enseigné avait déduit dans sa célèbre Logique du contradictoire que si la négation d’un terme donnait le terme antagoniste, le quantum restant de contradictoire comportait tout ce qui permettait de faire basculer les décisions d’un côté ou de l’autre. Moi, je disais bien mieux : de les harmoniser, négociant entre humains la recherche d’une position gagnant-gagnant pour tous ! Malheureusement, trop peu de nous savaient faire. C’était pourtant simple et cela constituait tout ce que nous avions de sérieux à apprendre : construire de bons nids pérennes pour tous. Trop simple sans doute pour se sentir important, il fallait à l’humain tout embrouiller, tout compliquer !

Je me revois face à mes étudiants. Un jour, je posai au plus studieux d’entre eux une question banale : Tiens, vous au premier rang. Sì, sì. Vous ! Pouvez-vous me donner le nom du fossoyeur de l’humanité ? Ce jeune homme n’avait ni bouton ni lunettes, seulement réponse à tout. Aristote, Monsieur ! Je le félicitai puis tapant du poing sur mon bureau, je lâchai l’un de mes zests : Retenez tous, dès à présent, que les Lois de la pensée du créateur de la Logique rationnelle étaient aussi carrées que la Terre avait été plate !

C’était à coups de marteau que j’aurais dû enseigner ! Avec ou sans, je ne sais, hélas, combien de mes derniers étudiants étaient encore capables d’assimiler mes leçons. Que de fois n’avais-je dû brandir le plus brillant des préceptes : « Toute description concrète, sensuelle, précise, repose sur une abstraction et une généralisation préalables ! » (insistant sur ces mots). Chaque année les petits nouveaux que je formais débarquaient le ciboulot plein de leurs paradigmes prémâchés, simplificateurs, séparatistes et exterminateurs. Disjonction. Réduction. Classification ! Le tout borné, évidemment ! En fin d’année, ils ressortaient de mes cours comme s’ils revenaient de Mars.

Des têtes savantes anciennes, vous voyez, on en avait comptabilisé pas mal. Autant, si ce n’est plus, en Orient qu’en Occident. Tous les noms que je vous ai cités ne représentent qu’une petite brochette de notre Culture. Mais au total, comparé aux milliards d’êtres qui avaient occupé la planète avant nous, leur nombre était bien infime. Et, le problème… tous élaborèrent, système après système, selon une vision systématique et générale, non scientifique, se voulant rationnelle, des théorisations en éternel conflit, telles les oppositions Vrai/Faux, Juste/Injuste ou Bien/Mal, qui aboutirent à des vérités meurtrières. Au total, leur assemblage brimbalant, en quête d’une unique vérité avec une exigence d’universalité – énorme erreur : il n’y a que des vérités et l’universel peut ne pas être vrai, avait dit un autre de nos grands auteurs !– n’était que des dualités abstraites bâties sur une logique artificielle humaine, par nature défaillante, et fondée sur un système de pensée imaginé machiavéliquement binaire à l’image du monde terrestre. Ces notions saisies-apprises, antagonistes à valeur absolue, excluant toute relativité, complémentarité ou simple principe de précaution, étaient toujours au IIIᵉ millénaire les sources de notre approche, compréhension, adaptation et communication avec le monde extérieur. Or chacun apprenait vite par expérience, sans nul besoin d’enseignement, que l’on ne pouvait voir la lumière sans l’ombre, percevoir le silence sans le bruit, et plus encore atteindre la sagesse sans la folie, le tout étant indissociable et seulement mesurable en termes de degré et non d’absolu…

« Être ou ne pas être ». Quelle horreur : une ineptie !

Il n’y avait que nos autoroutes qui avaient été bien conçues à trois voies : celle des escargots, la normale suffisamment rapide et celle pour dépasser prudemment le moment venu. Depuis nos extraordinaires découvertes en physique quantique, qui remontaient à près d’un siècle, toutes nos idées sur la matière, le monde et l’esprit s’en étaient trouvées chamboulées. Pourtant chaque phénomène vécu, éléments, sentiments, faits et choses, était toujours apprécié selon l’angle de vue binaire de chacun : bon pour l’un/mauvais pour l’autre. Ce manichéen système de pensée régnait toujours : le mal de l’être et ses souffrances étaient coincés, bloqués, imbriqués, dans sa charpente mentale. De nouveaux paradigmes attendaient leur mise en œuvre. Notre devoir était de les élaborer. De parvenir à dépasser la contradiction sans la nier, comme disait Edgar.

Mais, pour ma part, si je guerroyais contre ma bête noire bicéphale je luttais tout autant contre les illusionnistes. Les charlatans-fabricants de chimères avaient été pléthore. Ceux-là ne cherchaient qu’à multiplier les résonances à l’infini voulant voir le Tout réfléchi dans tout ! La seule chose dont je reste aujourd’hui convaincu – que m’apprit Giordano Bruno, un libre-penseur brûlé vif en 1600 pour athéisme et hérésie –est que :

Nous possédons le tout du rien, en partie.

Une partie du tout, en rien.

Et rien de la partie, en tout.

Les idées clairvoyantes ne dataient pas d’hier !

Et pour reconstituer ce Tout, nous avions la chance de pouvoir panacher nos savoirs !

Bon, bon, pardonnez-moi de m’être un peu envolé.

Durant les trois mois qui suivent, en attendant le retour espéré à une normalité plus heureuse à laquelle nous croyions encore, nous avançons magnifiquement. Jusqu’au moment où nous sommes avisés que Gogol va relancer une vie sociale.

II – RENAISSANCE (…)

©2024, Zoé Gilles