2024 : Quand le rire devient brun.

Le Royaume-Uni a comme nous ses problèmes. Une différence : il a encore des journalistes !

Je reproduis ci-dessous un article publié dans le Courrier International (abonnés) qui vaut la peine d’être lu, diffusé et conservé en archives. Caustique !

Le “cirque” politique français expliqué aux Britanniques

« La dislocation des Républicains, les querelles à l’extrême droite, le raté des investitures à gauche : le célèbre auteur nord-irlandais Robert McLiam Wilson, résidant en France, jette un regard caustique sur le début de la campagne pour les législatives. Les reportages sur l’Hexagone pourraient bien, selon lui, être accompagnés du générique de “Benny Hill”.

La France a un peu perdu la boule. [Dimanche 9 juin], le Rassemblement national (RN) a remporté une victoire tellement écrasante aux élections européennes que le président, Emmanuel Macron, a décidé de dissoudre l’Assemblée nationale et d’organiser des élections anticipées. Une décision qui ressemblait pour beaucoup à un coup de poker. Bon, en vrai, pas tant que ça puisque, quel que soit le résultat, Emmanuel l’Intrépide est assuré de conserver son poste – il ne s’agit pas d’une élection présidentielle.

En réalité, le pari de Macron est le suivant : soit le centre et la gauche parviennent à unir leurs forces et empêchent l’extrême droite d’arriver au pouvoir ; soit l’extrême droite gagne ces élections et devra se coltiner deux années de cohabitation déplaisantes avec lui à l’Élysée. L’idée étant que ce bref exercice du pouvoir permette de révéler au grand jour l’incompétence des dirigeants du RN.

Un numéro digne de Dostoïevski

Le calcul n’est pas mauvais. L’expérience montre qu’une fois sous les lambris de la législature, un responsable nationaliste de base ne sait généralement plus dans quel sens tourner le robinet pour faire couler l’eau. Toutefois, ainsi que le montre l’exemple de Trump, il arrive que les électeurs ne s’en émeuvent pas – et continuent de voter pour lui quoi qu’il arrive.

Rares sont ceux qui savent ce que parier veut dire aujourd’hui. Dans cette époque de cartes à gratter et de tickets de tombola, plus personne ne sait rester impassible et impénétrable. Parier est devenu une mécanique, comme le reste. Peu de gens savent comment aborder ce risque, comment faire face aux courants contraires de toutes ces probabilités que l’on sent tourbillonner dans ses tripes. D’où la sidération. Et la colère de la moitié des Français qui s’effraient de voir leur président miser plus crânement que Le Joueur de Dostoïevski.

Palanquée d’incompétents

C’est alors – moins de quarante-huit heures après l’annonce de Macron – que les responsables politiques des autres partis ont entamé un extraordinaire numéro de cirque télévisé, un genre de hara-kiri comique. En moins d’une semaine, la droite et l’extrême droite ont explosé façon puzzle pour se livrer à de nouvelles guerres intestines. Tout le monde se traite de menteur et de traître.

Leurs querelles ne font même pas semblant d’être idéologiques. Ce n’est qu’une question de taille de bureau et de fenêtre avec vue. Autant de mesquinerie, c’est à désespérer. La perspective inespérée de ces élections anticipées a déclenché un grand déballage dans l’extrême droite : le résultat est une palanquée de gens aussi ineptes qu’incompétents qui feraient passer Boris Johnson et Donald Trump pour les dignes héritiers de Churchill et Roosevelt.

Rappelons les faits – en gros. La droite française se divise en trois grands courants : le parti de Zemmour contre les Z’affreux Z’arabes, le front de Jordan Bardella parce-que-les-Juifs-ont-des-coudes-bizarres, et l’amicale d’Éric Ciotti pour les partisans, plus modérés, d’une petite déportation entre amis.

Si cette dernière définition peut paraître sévère – Les Républicains (LR) étaient l’équivalent des conservateurs britanniques –, c’est que toute volonté de distanciation morale entre les LR et l’extrême droite s’est fracassée la semaine dernière. Et comme un vase de porcelaine, ça a fait un joli “cliiing !” avant de s’éparpiller en mille morceaux.

Mercredi, en pleine négociation avec l’extrême droite et craignant d’être marginalisé ou de se faire montrer la sortie à coups de semelles cloutées, Éric Ciotti – créature malingre et chauve évoquant un Phil Collins sans le charisme sexuel –, Éric le Brave donc s’est littéralement enfermé au siège des Républicains, refusant de laisser entrer quiconque. Sérieusement. Ses camarades ont dû passer des coups de fil pour trouver quelqu’un ayant le double des clés. Le tout sous l’œil gourmand des caméras qui n’en ont pas raté une miette. Le lendemain, il était viré quand même.

Marrons-nous un peu

C’était néanmoins sans compter sur le tribunal judiciaire de Paris qui, vendredi, a décidé de suivre l’avocat de Ciotti, arguant, entre autres, que le président des LR devrait avoir le droit de circuler librement dans les bureaux du parti parce qu’il “mesure 1 mètre 60” et n’a pas envie de se faire aplatir par ses (anciens) camarades. Je n’invente rien. Résultat ? Son expulsion a été annulée et Ciotti réintégré dans ses fonctions. Un peu comme si les scénaristes d’une longue saga avaient passé le week-end sous ecsta et allez, Jean-Paul, marrons-nous un peu.

Le cocktail du comique et du politique produit parfois des effets inattendus. Boris Johnson et Donald Trump par exemple semblaient sincèrement frappés de cécité quant à leur propre ridicule. Trump en particulier était tellement stupide et infâme que sa caricature le rendait presque plus sympathique, de la même manière que la marionnette de Ronald Reagan dans Spitting Image [l’équivalent britannique des Guignols de l’info] le faisait presque paraître plaisant dans les années 1980. Nous avons tendance à aimer les gens – ou les choses – qui nous font rire.

La France est un grand pays important

Au-delà de toutes ces cocasseries, les Français savent parfaitement que ces élections sont une affaire sérieuse – la plus sérieuse peut-être depuis près d’un siècle. La gauche a elle aussi son lot d’épouvantails à électeurs. Mon préféré ? Adrien Quatennens, député condamné pour violences conjugales et auteur d’un appel du pied merveilleusement insouciant en direction des féministes. Face à la menace de l’extrême droite, les partis du centre et de gauche se sont toutefois rapidement réunis sous la bannière du Nouveau Front populaire. Tandis que la droite cherche encore un bon serrurier, la gauche met de côté de sérieuses différences idéologiques. La formule n’est pas parfaite et certains électeurs juifs de gauche devront probablement aller voter en se bouchant le nez, mais c’est tout de même un progrès.

Comme le dit si bien un internaute : on parlera des choses qui fâchent plus tard.

Car la menace reste grave. Disons les choses simplement : la France est un grand pays important. Une victoire de l’extrême droite donnerait un sérieux coup de pouce aux populistes de droite de par le monde et à Vladimir Poutine. Elle pourrait semer la panique sur les marchés financiers et même faire ressortir la vieille chimère d’un “Frexit”. Les enjeux sont énormes.

Les Français aiment les farces

Le potentiel comique aussi. Si la grotesque comédie de la droite française ne lui coûte pas l’élection, elle pourrait tout de même paralyser un futur gouvernement. Certes, les Français aiment les farces comme tout le monde, mais ils sont constitutionnellement allergiques au fait d’en être les dindons. L’idée que les reportages internationaux sur la France s’accompagnent à l’avenir du générique de Benny Hill ne les fait guère sourire.

Alors que je vois tous ces Alan Partridge [journaliste de droite fictif incarné par le comédien britannique Steve Coogan] s’enfermer à double tour dans des placards, s’étriller sur les plateaux télé et gesticuler depuis des balcons, je ne peux m’empêcher de sentir renaître l’espoir.

Robert McLiam Wilson »

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