23 novembre 2021

« Toute pensée déviante réclame, pour être soutenue, une dose de mégalomanie et d’obsessionnalité qui renforce le caractère polémique de son auteur et la rend facile à disqualifier. » J.-P. Nicolaï.

Par Zoé Gilles

Euh… Je ne suis ni mégalo ni atteinte d’obsession… Uniquement opiniâtre 😊

J.P. Nicolaï a publié un article très intéressant dans la revue Esprit : « Gouvernementalités ». À son propos, je trouve intéressant de partager que si j’apprécie sa description et l’illustration claire qu’il fait du système actuel qui nous gouverne (la « gouvernementalité » selon le néologisme créé par Michel Foucault) et ses dysfonctionnements, j’ai néanmoins relevé plusieurs faiblesses.

Des erreurs, tout d’abord, sur l’exercice de la démocratie tel qu’institué par la Vᵉ République, ainsi qu’une contradiction dérangeante. Enfin, l’article prêchant une « réconciliation possible de l’idée de gouvernementalité avec celle de démocratie », j’ai éprouvé le regret de voir les avancées possibles de cette dernière escamotées, alors qu’elles sont sollicitées par un nombre de plus en plus grand de citoyens.

J.-P. Nicolaï résume ainsi l’idéologie de ce système politique :

« La puissante idée néolibérale est qu’il suffit de mettre les agents économiques dans certaines conditions pour pouvoir espérer d’eux qu’ils se comportent comme l’État a besoin qu’ils le fassent. On parle de fiscalité optimale, de tarification optimale des services publics ou, plus directement, de contraintes légales ou réglementaires. Dans ce cadre, les agents sont « libres », mais font ce que l’État attend d’eux : travailler, consommer, entreprendre, investir, innover, faire des enfants, etc. En démocratie, la légitimité de cette logique s’appuie sur l’hypothèse que le gouvernement a comme critère l’intérêt général, ce que l’économie du bien-être présuppose. La boucle est alors bouclée : selon l’économie du bien-être, le libéralisme économique est la meilleure façon de servir l’intérêt général. »

Mais comme le relève également l’auteur, « personne ne formule véritablement ce qu’est l’intérêt général ».

Pour illustrer ses propos, l’auteur prend pour exemple le « cas assez pur », très présent dans les esprits, de la gestion de la crise sanitaire selon la gouvernementalité effectivement en action, démontrant pleinement les limites de la « rationalité » de ce système politique par méconnaissance de la nature humaine, soulignant d’indispensables réformes.

Jusqu’ici tout va bien. Après ça patauge…

J.P. Nicolaï (qui prêche pour une réconciliation entre la gouvernementalité et la démocratie) indique que ce régime politique de « gouvernementalité » pourrait s’améliorer par « une articulation démocratique entre gouvernants et gouvernés qui permettrait d’imposer à la gouvernementalité des critères qui soient le choix de tous ». Ce « Choix de tous », on le sait, est tout d’abord impossible, comme il l’évoque lui-même :

« Il existe nécessairement un grand nombre de contraintes qui s’imposent à toute gouvernementalité. […] D’autant que, parmi ces contraintes, nos amis économistes – et les politiques qui s’y réfèrent – oublient la contrainte la plus essentielle : la nécessité qu’existe le collectif qui justifie la gouvernementalité – « nation », « pays », « République », les termes sont nombreux pour en parler. […] Et ce que nous observons, c’est une disparition de ce collectif en tant qu’ensemble de personnes ayant une intentionnalité commune. »

Là, il me semble qu’il y a fausse donne. S’il est une intentionnalité qui est bien commune à tous depuis que nous sommes, et tant que nous serons, considérés comme des « sujets », et non des « objets », c’est de maintenir le désir… Et ce « désir » n’émane pas d’un troupeau de mammifères, même si pour l’instant, celui commun à tous est bien que nous soyons débarrassés des mouches gouvernementales…

Or, dit-il encore, en démocratie, l’articulation entre parlement et gouvernement est censée atteindre l’intérêt général : « le législatif exprime les attentes et les ambitions des citoyens ; l’exécutif met en œuvre des politiques permettant de les réaliser au mieux. » Belle utopie : la constitution de la Vᵉ République (faite sur mesure pour de Gaulle) a confié concurremment l’initiative des lois au premier ministre et aux membres du parlement censés représenter les citoyens. Les propositions de ces derniers ne sont pas discutées : les chiffres de la XVe législature sont significatifs (215 projets de loi adoptés pour 77 propositions ; les projets de loi sont présentés par l’exécutif et les propositions par le parlement).

Par ailleurs, l’éligibilité même à la fonction de président est soumise à l’obtention de 500 signatures de membres en place, ce qui entretient outrageusement le clientélisme des partis.

Enfin, en militant pour le maintien de cette gouvernementalité (qui ne peut être améliorée que par le vote d’une nouvelle constitution et donc d’une VIᵉ République), J.P. Nicolaï indique de manière contradictoire :

  • d’un côté, qu’il est nécessaire de revoir notre enseignement afin que chaque enfant soit apte à gouverner un jour, à être citoyen. « De même, enseignons à chacun ce que sont les lois auxquelles collectivement nous croyons, qu’il s’agisse d’économie, d’humanités ou de physique. Cette finalité donnée à l’école l’éloigne en apparence de l’efficacité recherchée dans sa meilleure articulation avec le monde du travail, mais les gains pour l’ensemble de la collectivité seraient rapidement considérables. » Ce en quoi je le rejoins sur le fond en passant néanmoins sur la notion de « monde du travail » qui est un autre débat…
  • tout en rappelant dans le même texte que « Le pastorat réclame un troupeau. Si celui-ci disparaît ou se comporte d’une façon que la gouvernementalité ne comprend pas (plus de deux tiers d’abstention aux dernières élections), que devient le pasteur ? » Il est certain que l’abstentionnisme est une sérieuse plaie en démocratie. Mais faute à qui ? Quand on n’a à choisir qu’entre la peste et le choléra…
  • et en escamotant complètement l’idée d’une démocratie « participative », revendiquée par beaucoup et tout à fait envisageable et déjà « pensée » aujourd’hui, que ce soit au niveau local, la base, qu’à ses niveaux supérieurs inévitables (la « nomination » des experts indispensables – et non le « choix » de ceux-ci comme mentionné par J.P. Nicolaï qui n’a pas dû se pencher sur le sujet – pourrait se faire par tirage au sort et par roulement).

Bref, cet article a le mérite incontestable de nous offrir la très claire démonstration de la péremption du système mis en place avec la Vᵉ République. République qui risque de suivre, si ça ne bouge pas mieux d’un côté ou de l’autre, le sort de sa « prédécesseure » : la IVᵉ République agonisante, morte dans l’indifférence générale et dans le discrédit.