30 août 2021

Ce qui est sans être tout à fait : essai sur le vide d’Étienne Klein.

Par Zoé Gilles

« Le vide quantique est tout sauf vide. »

Avec ce petit livre « léger », façon de parler, disons que le ciel redevient bleu dans l’imaginaire…

Le vide est un « cabinet de curiosités ».

« Dans notre langage est déposée toute une mythologie. » (Ludwig Wittgenstein).

Si vous voulez tout savoir sur le vide, faites le dans votre tête et emplissez la de ce qu’Étienne Klein, qui excelle dans l’art d’expliquer simplement, nous raconte à son propos en faisant le tour de ce « néant », ce « chaos », ce « vide », ce « non-être qui est » décliné en philosophie « en une palette baroque » passant par de nombreux noms des plus célèbres et persiste en physique : « vaste désert géométrique, arrière-monde empli d’entités nomades et léthargiques qui serait la matrice de la matière, sorte d’éther dépourvu de toute matérialité mais pleinement existant, quintessence cosmique dynamisant en sourdine l’expansion de l’Univers… (…) avec ses multiples concepts appelés « temps », « espace », « vide », « matière », « énergie », sans que les mêmes mots recouvrent les mêmes réalités… »

Le voyage d’Aristote à Wittgenstein – en me limitant par ordre alphabétique aux premières lettres du premier et du dernier des philosophes, poètes et scientifiques cités, dont les idées ont traversé et imbibé nos connaissances de ces temps fossilisés à nos jours : Parménide, Levinas, clément Rosset, Artaud, Diderot, Bergson, Démocrite, Platon, Procrus, etc., la liste est longue – est évidemment copieux et savoureux, disséquant notre connaissance sous tous ses impacts sociologiques pour le dire brièvement.

« Les avatars du vide contemporain, au double sens du terme – aventures ou mésaventures, et pluralité d’incarnations – , sont les marqueurs d’un inaboutissement conceptuel : à l’évidence, le « fond du fond des choses » n’a pas été dévoilé, identifié, compris, tant s’en faut. »

Pour ma part j’ai jubilé, je crois bien que le mot n’est pas trop fort, à la découverte du modèle du vide quantique proposé par Paul Dirac (aujourd’hui délaissé) « Une mer inobservable gorgée d’électrons d’énergie négative. » Mais son remplaçant plus « vivant » n’en est pas moins tout aussi jubilatoire me faisant imaginer dans celui-ci les traces de cet inconscient collectif qui nous tiraille… Bien évidemment, cette longue histoire du vide nous transporte vers les trous noirs dont les bords sont gris et d’où s’échappent parfois « des ombres fantomatiques surgissant dans le monde réel. »

« Le vide quantique est, nous l’avons dit, un espace empli de paires de particules et d’antiparticules virtuelles qui sans cesse se matérialisent et s’annihilent aussitôt. Mais au bord de la surface d’un trou noir, l’énergie du champ gravitationnel est si intense que les particules et les antiparticules virtuelles qui forment ces couples furtifs (électron/positron) peuvent emprunter une part de cette énergie et se matérialiser pour de bon. »

J’ai également vivement apprécié qu’Etienne Klein pointe du doigt sur l’énorme problématique de la sémantique :

Ces avatars du vide indiquent également la nécessité de revoir certains modes de désignation : trop de significations dispersées sont données à un seul et même mot… Or, comme l’avait déjà noté Antoine Laurent de Lavoisier, l’inventeur de la chimie moderne, la science réclame, lorsqu’elle progresse, que le langage lui-même soit perfectionné : « On ne peut perfectionner le langage sans perfectionner la science, ni la science sans le langage, et quelque certains que fussent les faits, quelque justes que fussent les idées qu’ils auraient fait naître, ils ne transmettraient encore que des impressions fausses, si nous n’avions pas des expressions exactes pour les rendre. » De tels propos, tenus au moment de la Révolution française, demeurent d’une grande justesse, alors même que la production des connaissances s’accélère. Irréductiblement, un déphasage s’accroît entre ce qui est communément dit et ce qui est nouvellement su. […]

Une telle continuité sémantique en dépit des métamorphoses du signifié interroge : provient-elle de ce que les concepts physiques fondamentaux sont toujours solidaires de catégories plus générales de la pensée qui, elles, ne varieraient quasiment pas ? Ou bien de jeux de langage peu évolutifs qui orienteraient systématiquement nos façons de dire, par conséquent de réfléchir ?

Conclusion qui s’achève sur l’excellent rappel du Procès de Kafka quand l’homme bloqué par une sentinelle stupide « a attendu en vain, et finit par mourir, sans rien savoir de plus. »