Des mots et des illustrations.

Henry Darger (1892-1973) est le célèbre artiste souvent catalogué « art brut » dont les œuvres – au nombre de trois : un roman fantastique, l’Histoire des sœurs Vivian sous-titré In the Realms of the Unreal de 15 209 pages dactylographiées en simple interligne et illustré de plusieurs centaines de dessins et tableaux, Further Adventures of the Vivian Girls : Chicago Crazy House et son autobiographie – ont été découvertes après sa mort par ses derniers logeurs et dits bienfaiteurs.

The Story of the Vivian Girls raconte la violente guerre entre les « méchants Glandelinians, bourreaux et esclavagistes d’enfants sans raison pratique et uniquement pour le plaisir, aux gentils gentils Abbieannians menés par les sept sœurs Vivian ».

Plus de 300 compositions (aquarelle, dessins, collages) l’accompagnent et la complètent, donnant naissance à cette œuvre aussi importante, « complète, riche, puissante et étoffée, qu’a connu le XXe siècle dont personne n’a encore lu la totalité… »

Que pouvait donc bien révéler son « autobiographie » ou cet extrait du « matériau autobiographique de 5084 pages, constitué à partir de 1963 lorsqu’il est à la retraite » vivant alors reclus, solitaire ?

J’entamais donc sa lecture avec une énorme curiosité… la poursuivant parfois fascinée, parfois surprise, parfois déroutée par l’étrange, lucide, et implacable logique de Darger, présente dès l’enfance. Henry Darger nous dit qu’il est né en 1892, le 12 avril, à Chicago. Pour ce qui est des dates des événements familiaux douloureux qui ont marqué sa vie (sa mère est décédée quand il avait 4 ans), il a vécu avec son père jusqu’en 1900 étant confié par sa marraine avant la mort de ce dernier à la mission Notre-Dame de Miséricorde : un asile pour enfants, alors que son père était lui-même confié à l’Asile des pauvres de Saint-Augustine. Il faut se reporter aux notes de l’ouvrage, elles-mêmes puisées dans les informations de ses différents biographes. Son récit, qui débute à l’acte de sa naissance, suit ensuite sa petite enfance pour nous embarquer assez vite, sans grande chronologie, ou plutôt celle des méandres de ses souvenirs météorologiques (dont on sait l’intérêt qui l’obsède), dans son existence asilaire complète : scolaire et professionnelle, revisitée fréquemment dans de nouveaux épisodes traitant de ses phobies et violences, toujours appuyées de son étrange, lucide, et implacable logique.

Fou? Attardé ? Ou simplement marginal ? me suis-je demandé…

Hors l’assurance des multiples traumatismes subis (enfance maltraitée), cette écriture lucide, souvent répétitive et ponctuée principalement par les événements météorologiques d’ampleur, ne m’a pas fourni la moindre lueur. Et si on peut dire comme Lucie Eple qu’ « Il conclut [naïvement] de ses diverses expériences de rejet ou de violence les comportements à bannir, à amender, à développer, les choses à taire, les soumissions nécessaires et les attentions à porter », il me semble très excessif, eu égard notamment à ses multiples questions adressées aux possibles lecteurs de son écrit… (?) de dire que de… « Cette forme d’induction qu’il semble adopter comme un outil étranger (…) il fait la part des choses entre ce qu’il apprend rationnellement à faire et ce qui lui semble inné, entre ce qu’il est capable de modeler et ce qui est irrévocable. »

Quel est donc l’intérêt de cette autobiographie ?

Carl Watson nous dit (cf. The Metaphysics of Wreckage. Introduction to the Autobiography of Henry Darger, publié dans l’ouvrage de Klaus Biesenbach, Henry Darger, Prestel, 2009) :

« L’Histoire de ma vie ou My life History, Life History, etc., titres également attribués avec peine par l’auteur à son manuscrit et dont l’artiste est totalement absent ne semble pas répondre aux fonctions attendues des autobiographies telles que nous avons coutume de les penser. De fait, [comme le souligne le préfacier de l’ouvrage, Xavier Mauméjean], dans sa matérialisation concrète, le récit entretient une évidente parenté avec l’œuvre créatrice. Tous deux se présentent sous forme de rames de papier ou cahiers, encollés dans une reliure en carton ou dans du papier peint, le tout maintenu par de la ficelle. L’observation, loin de se réduire à l’anecdote, atteste d’une unité d’action, si ce n’est d’intention, dans le travail de Darger, dont on ne fera jamais assez valoir le souci de la forme, tout entier astreint à une rigoureuse discipline. En témoigne l’agencement de son petit appartement, tel qu’il nous apparaît dans le film de Jessica Yu et Larry Pine : tout y est à la fois saturé et parfaitement à sa place, analogon et contrepoint du fatras inspiré qui règle dans l’atelier de Francis Bacon. Le rapprochement entre les deux peintres, loin d’être accidentel, mériterait d’être creusé…» .

En bref… des événements et des réflexions qui nous déroutent tout en nous retenant, captifs d’une certaine fascination, voire hallucination, nous laissant parfois pantois… Et qui le temps passant m’a apporté un complément de conclusion : autiste ?

Quelques extraits :

« Dans ma plus tendre enfance, avant que j’aille à l’école, je n’étais pas très malin, et je haïssais les tout petits enfants, du moins ceux qui étaient assez grands pour se tenir debout et marcher. Je crois que c’était parce que je n’avais pas de frère et que j’avais perdu ma sœur, qui avait été adoptée par d’autres gens. Je ne l’ai jamais connue ni vue ; je n’ai jamais su son nom. Comme je l’ai écrit plus haut, je les poussais ; un jour, bêtement, j’ai jeté des cendres dans les yeux d’une petite fille qui s’appelait Francis Gillow. »

« Le croyez-vous ? Contrairement à la plupart des enfants, je détestais la perspective de me voir adulte. Je n’ai jamais voulu grandir. J’aurais voulu rester toujours enfant. Mais me voilà adulte ; je suis un vieillard infirme – au diable ! »

« Je ne me souviens pas du laps de temps ni des années durant lesquelles je suis resté à la mission de Notre-Dame de Miséricorde, mais à un certain moment de la dernière année de mon séjour, on m’a conduit plusieurs fois chez le médecin pour des examens. A la deuxième visite, il m’a dit que mon cœur n’était pas au bon endroit. Où aurait-il dû se trouver ? Dans mon ventre ? Et cependant je n’ai alors reçu aucun médicament, aucun traitement, quel qu’il soit. Et pourtant son cabinet puait affreusement le médicament. Je l’ignorais à l’époque mais je comprends aujourd’hui qu’on m’amenait chez le médecin pour savoir si j’étais vraiment faible d’esprit ou fou. Il n’a rien dit de ces possibilités, spécialement en ma présence. »

« Vous diriez, que ferais-je si j’avais rendu un service et m’en voyais ensuite refuser un ? Qu’elle soit sur ses gardes, cette personne. (…). Je n’ai commis aucun péché mortel. Ce n’était ni vengeance ni rancune de ma part, ni intention. Ce genre de chose ne m’a jamais traversé l’esprit. Et je n’avais aucun sentiment vengeur. C’était parce qu’il m’avait refusé le service, et donc je n’avais pas à lui en rendre. Et je crois avoir raison. Ai-je raison ? Eh bien, je vous en laisse juge. »

©Zoé Gilles, juin 2021.